Le garçon qui mangeait des glaçons
Regardant ses anciens amis, le petit garçon se mordillait les ongles et gardait la tête baissée.
Depuis qu’il était entré au CP, rien n’allait. Tout semblait changé. Pourtant, c’étaient les mêmes enfants qu’avant, alors pourquoi étaient-ils devenus si méchants ?
Lui, il n’avait pas l’impression d’avoir changé.
Il avait toujours les cheveux longs, débordait toujours d’énergie, et… ah oui, il y avait bien quelque chose de nouveau : son ventre était de plus en plus chaud. Au début, surtout lorsqu’il était à l’école, mais maintenant, c’était presque tout le temps.
Même si c’était pire lorsqu’on lui tirait les cheveux.
Alors il s’était mis à manger froid. Rien de cuit, ou bien refroidi ; rien de réchauffé, sinon ce n’était pas pour lui ; rien de bien grillé, y compris en hiver. Pour tout dire, même sa soupe, il la mangeait froide.
Les glaces étaient devenues ses meilleures amies, ainsi que les glaçons, une fois toutes les glaces dévorées.
Pour autant, son ventre n’était apaisé que temporairement. Rapidement, il redevenait chaud, voire brûlant.
Impossible de comprendre pourquoi.
Son énergie avait changé, elle aussi. Lui qui semblait toujours prêt à exploser, jamais fatigué… avait désormais des difficultés à se lever.
Ses parents étaient inquiets : Il avait également cessé de grandir. Il avait beau manger beaucoup plus souvent qu’avant – toujours froid – tout ce qu’il dévorait, disparaissait. Il ne grossissait pas plus qu’il ne grandissait.
Où passait donc tout ce qu’il engloutissait ?
L’enfant, lui, se disait qu’il n’était pas si petit. Et puis, lorsqu’il sautait, il sautait bien plus haut que les enfants les plus grands de sa classe. Il était également le meilleur à la course, malgré ses courtes jambes.
Cependant vint un jour où la remarque d’une camarade l’affola.
« Dis, ça ne te fait pas mal d’avoir le ventre si chaud ? Tu n’as pas l’impression de brûler de l’intérieur ? »
Alors le petit garçon réalisa qu’en effet, son ventre le brûlait. Certes, il le refroidissait régulièrement en mangeant, mais… que se passerait-il le jour où il ne pourrait plus le faire ?
Il eut peur. Peur d’être dévoré par ces flammes intérieures.
Croquant un glaçon pour mieux réfléchir, cette peur laissa place à un défi qu’il se lança à lui-même.
Et si… au lieu de refroidir seulement le contenu de son ventre, il tentait de refroidir son corps en entier ?
Ce fut ainsi que le premier jour de décembre, le petit garçon alla se vautrer dans la neige. Sortant de chez lui, il se déshabilla puis sauta dans le plus haut névé qu’il trouva.
Tout nu – à part un slip pour respecter son intimité – il attendit.
Il avait froid, vraiment froid.
Pourtant, son ventre continuait de brûler.
Il ne comprenait pas. Comment pouvait-il à la fois avoir chaud ET froid ?
Déçu, il se rhabilla et rentra chez lui.
Le second jour de décembre, il alla nager dans un lac voisin.
Le lac, complètement gelé, était plein d’enfants venus y patiner. Comment faire pour y plonger sans se faire remarquer ? Et comment briser cette épaisse glace ?
Il longea alors le lac jusqu’à trouver la rivière qui venait s’y jeter. Vive et non gelée.
Sans plus attendre, il se déshabilla – gardant son slip – et se jeta dedans.
Malheureusement, le courant l’emporta immédiatement !
Il se retrouva sous le lac, sous l’épaisse couche de glace. Il avait froid, si froid ! Ses membres s’engourdirent presque instantanément.
Mais son ventre ? Toujours aussi brûlant.
Les patineuses et patineurs l’aperçurent et s’organisèrent. Après avoir creusé un trou dans le lac, ils le sortirent de là, juste avant qu’il ne perde son souffle.
À nouveau raté.
Que pouvait-il faire ? Refroidir l’extérieur de son corps ne suffisait visiblement pas. Quelle autre solution, hormis grignoter des glaçons ?
Ses parents, prévenus, le récupérèrent au lac, bien plus inquiets qu’en colère.
Ils ne comprenaient pas, comment s’était-il retrouvé sous le lac gelé ? Et en slip, qui plus était ?
Il leur parla alors de son ventre brûlant. Si brûlant qu’il en était douloureux.
Ses parents décidèrent d’aller voir un médecin le lendemain.
En ce troisième jour de décembre, le voilà donc chez le médecin.
Le médecin l’examina des pieds à la tête, du bout des ongles jusqu’au fond de la gorge.
Sauf que la languette qu’il glissa dans sa gorge le fit toussoter brièvement.
Et qu’il crachota de petites flammes !
Plaquant aussitôt ses mains sur sa bouche, le petit garçon réalisa quelque chose de très important.
Si refroidir l’extérieur de son corps ne suffisait pas, est-ce que vomir ce qui le brûlait fonctionnerait ?
Alors, ôtant ses mains, il se précipita à la fenêtre, l’ouvrit et poussa un long hurlement !
Il en profita pour glisser quelques insultes envers ceux qui l’embêtaient quotidiennement.
— Bande de gros cacas pourris !
Ce faisant, une très longue flamme s’échappa de sa bouche.
Puis, se retournant vers le médecin, il lui annonça, ravi :
— C’est bon, je n’ai plus mal au ventre !
Depuis ce jour, il prit bien garde à ne pas se transformer totalement en dragon. Les dragons, c’était cool, mais ça faisait un peu peur. Et lui, il ne voulait pas faire peur.
Alors, régulièrement, il crachait de longues flammes dans son jardin – vers le ciel – afin de bien vider son ventre.
Cela lui faisait beaucoup de bien ! C’est comme si, en vidant son ventre, il se vidait également l’esprit.
Il n’eut plus besoin de tout manger froid. Ni de croquer des glaçons en guise de goûter.
Et à l’école ? Plus personne ne l’embêtait… car il n’hésitait plus du tout à leur crier dessus lorsqu’il en avait besoin !
Il grilla quelques fonds de pantalon ainsi.
Sans faire exprès, bien entendu !
Heureusement pour les fesses des autres enfants, les dragons – même lorsqu’ils sont de petits garçons – savent très bien retenir leurs flammes lorsqu’ils le veulent !