Cabriole la coccinelle, depuis qu’elle avait ses ailes, nous en faisait voir de belles !
Elle ne se contentait pas de voleter de-ci de-là, comme ses copines : elle rasait le sol, faisait des zigzags, des loopings improbables, et montait si haut dans le ciel qu’elle se confondait avec le soleil. Et ce qu’elle préférait par-dessus tout, c’était foncer à toute allure, si vite qu’on se demandait qui venait de passer qu’elle était déjà trop loin pour être observée.
Mais un jour, elle se sentit déstabilisée en pleine course et dut faire un effort pour ne pas s’écraser contre l’arbre qui se dressa subitement sur son chemin. Grisée par la vitesse, elle ne réalisa pas immédiatement qu’elle avait perdu un point. Un des sept jolis points noirs présents sur ses élytres s’était détaché et était tombé.
Ce fut seulement une fois rentrée chez elle que sa mère, abasourdie, lui fit remarquer son point disparu. Cabriole se contorsionna et, en effet, ne peut que constater qu’il lui manquait bien un point. Mais pourquoi était-il tombé ? Elle était surprise, mais pas plus inquiète que ça. Après tout, un point pour une coccinelle, c’est quoi ? Juste de la déco non ? Ce n’était pas ça qui allait l’empêcher de voler !
Comme elle se trompait !
Le lendemain, elle perdit un autre point lors d’une course contre un bourdon. Comme la fois précédente, cela la déstabilisa brièvement et elle réalisa alors d’elle-même qu’un autre de ses points était tombé. Est-ce que cela freina Cabriole ? Pas du tout. Elle se rengorgea, se disant qu’elle devait vraiment être la coccinelle la plus rapide au monde pour que ses points se décollent ainsi.
Le jour d’après, alors qu’elle prenait un virage sans aucune visibilité, elle rentra brutalement dans une de ses cousines asiatiques et un point se détacha de chacune d’elles avant qu’elles ne chutent toutes deux au sol. Lorsque sa victime se redressa et réalisa qu’elle avait perdu un point, elle fut si furieuse qu’elle en arracha un autre à Cabriole pour se le plaquer sur son propre dos ! Cabriole, bien que très en colère, se savait en tort et se contenta de jeter un « pfft ! » dédaigneux avant de s’éloigner.
Après tout, ce n’était qu’un point.
Ce que la pauvre Cabriole ne réalisa pas tout de suite, c’est que hormis le fait qu’elle n’avait désormais plus que trois points sur les sept de son espèce, ils étaient également tous du même côté ! Alors, lorsqu’elle voulut décoller, elle rata son ascension, toute déséquilibrée, et atterrit dans une toile d’araignée.
Se débattant, elle vit l’araignée bondir vers elle et ne dut son salut qu’à un oiseau providentiel qui goba la « huit pattes » avant qu’elle ne l’atteigne. La toile déchirée, Cabriole tomba lourdement à terre, sonnée. Se redressant péniblement, elle nettoya ses élytres du mieux qu’elle le pouvait.
Lorsque Cabriole reprit son vol, ce fut prudemment, à une allure d’escargot, battant des ailes péniblement pour tenter de garder son équilibre. Des larmes se mirent à brouiller ses yeux lorsqu’elle réalisa que si elle ne trouvait pas de solution, plus jamais elle ne pourrait voler correctement.
Une fois enfin arrivée, elle pensa subitement qu’elle pourrait peut-être se débarrasser de ses trois derniers points pour rétablir son équilibre ? Sa mère l’en dissuada aussitôt, lui expliquant que si elle n’avait plus de points, elle deviendrait une proie bien trop facile pour ses prédateurs. Ces points qu’elle avait dédaignés étaient donc utiles non seulement à son équilibre, mais également à sa survie !
Après une longue réflexion, sa mère décréta qu’il n’y avait qu’une seule solution. Avec un sourire d’excuse, elle s’approcha de Cabriole et lui arracha ses trois derniers points pour les rattacher de façon plus équilibrée sur son dos. Une coccinelle à trois points, c’était du jamais vu, mais au moins, désormais, elle pourrait voler !
Toute heureuse, Cabriole bondit vers la liberté, s’amusant de quelques loopings avant de stopper net. Non ! Elle ne devait pas recommencer ! Si elle perdait ses derniers points, elle prenait le risque de se faire dévorer et donc de ne plus jamais pouvoir voler. Hors de question ! En cet instant, Cabriole se promit à elle-même que plus jamais elle ne prendrait de risques inconsidérés.
Par la suite, elle tint sa promesse, mais plus important encore, elle réalisa au fil du temps que profiter du paysage qui défilait tranquillement, c’était tout aussi satisfaisant que n’importe quelle pointe de vitesse !