On ne brûle pas les idées
Une douleur fulgurante me vrille la tête. Dehors, j’entends mes parents hurler des paroles incompréhensibles. Après un immense effort pour me redresser, je tombe de mon lit et commence à me traîner à terre à l’aide de mes bras. Mes yeux me piquent et pleurent, je ne vois rien, absolument rien. Je parviens tant bien que mal à ouvrir la porte de ma chambre avant de m’effondrer.
— BRÛLEZ TOUT !
Ce sont les premiers et les derniers mots que je comprends.
Lorsque je me réveille à nouveau, je suis dans les bras de Maman. Elle court à travers la ville. Je ne vois pas mon père. J’appris par la suite qu’il avait été emmené par la police. Je sens mauvais, je crois que je me suis vomi dessus. L’odeur me donne un haut-le-cœur et je tente de me redresser. Tout ce que je réussis à faire c’est pencher ma tête légèrement sur le côté avant de me vider à nouveau.
Maman s’arrête et me parle doucement. Pour toute réponse, je gémis. Je ne comprends de toute façon rien de ce qu’elle me dit. Dans ma tête, il y a une brume lourde et douloureuse qui me compresse le cerveau. Ce que je comprends par contre assez rapidement, c’est que notre maison a brûlé, et que moi, j’étais à l’intérieur.
Maman me pose à terre puis me pousse à travers une porte ouverte. Nous montons quelques marches et rentrons dans un appartement. Un verre d’eau m’est proposé, mais je secoue la tête, ce qui provoque un nouveau gémissement de douleur. Je me sens totalement incapable de boire, j’ai juste envie de vomir. On tente de me faire traverser la pièce jusqu’à un canapé, mais mes jambes s’affaissent sous moi avant que je ne fasse le moindre pas.
Je me retrouve ensuite sur les genoux de Maman, le visage au-dessus d’une casserole d’eau bouillante, un torchon sur la tête. Je réalise que si elle ne me tenait pas, je m’effondrerais.
Il faudra plusieurs jours pour que mon mal de crâne s’estompe, même après que je sois capable d’ingurgiter un peu d’eau médicamentée. J’apprends alors que notre maison a totalement brûlé et que mon père, relâché de prison, cherche un endroit où nous loger.
Lorsque j’essaye de parler, ma voix me fait peur. Je ne la reconnais pas, ce n’est pas moi. Par la suite, malgré les soins de plusieurs médecins et une opération, je rechigne à ouvrir la bouche pour autre chose que manger. Ma voix est tellement brisée que je préfère purement et simplement cesser de l’utiliser. Je ne la retrouverai jamais.
À l’époque, j’ai huit ans. Je me mets naturellement à écrire pour communiquer et mes premiers mots sont :
— Pourquoi la maison a brûlé ?
Maman s’effondre alors en sanglots incontrôlables et je la console comme je peux, terrifié. Le couple qui nous a recueillis finit par me prendre à part, une fois que les pleurs de Maman se sont épuisés et qu’elle s’est endormie.
— Il y avait un livre interdit dans votre maison, et il a été brûlé par les contrôleurs.
Je ne comprends pas. Ce n’est pas juste un livre qui a brûlé, c’est toute la maison ?
— Les contrôleurs ont envoyé un avertissement à tes parents, mais ils n’ont pas rendu le livre, alors la maison a été incendiée entièrement.
Mettre le feu à une maison pour brûler un livre ? Et avec moi dedans ?
— C’est la loi, tu sais ? Tes parents auraient même pu être arrêtés…
Je ne comprends pas. Je ne comprends absolument pas.
Nous trouvons finalement un appartement délabré à squatter, et quelques semaines plus tard, je retourne à l’école. Les autres enfants m’évitent et murmurent dans mon dos. J’ai toujours du mal à respirer, mais lorsque je les vois me mettre à l’écart ainsi, c’est encore pire. Je sens ma poitrine se serrer de douleur et mon cœur me donne l’impression de s’effondrer sur lui-même sous une pression qui me donne envie de pleurer. Mais je ne pleure pas. Je ne pleure presque plus, ça me fait mal aux yeux et à la tête depuis l’incendie.
Il faut plusieurs jours avant que mon meilleur copain vienne enfin me parler, après m'avoir longuement évité. Nous sommes dans un coin de la cour, isolés des autres, là où personne ne peut nous entendre. Il se met à pleurer et au début je ne comprends rien de ce qu’il me raconte. Il me parle d’un livre. Il m’explique qu’il est désolé, et que le livre qui a détruit notre maison, celui qui était interdit, c’est lui qui en a parlé à ses parents. Mon livre d’enfant, mon livre préféré, celui dont je lui avais parlé en toute innocence, malgré l’interdiction de mes parents d’en donner le titre ou l’histoire.
C’est à cet instant que je réalise que c’est ce livre qui a été le déclencheur de cette folie, et à nouveau, je ne comprends pas. Je ne suis même pas en colère après mon ami. J'ai beau être jeune, je sais qu'il n’a rien fait de mal. Si je pouvais encore pleurer, je le ferais certainement, et sans doute que je le consolerais et que nous pleurerions ensemble. Mais je ne peux plus pleurer, et je ne peux plus parler. Alors je pars. Il m’évitera désormais jusqu’à ce qu’il déménage avant de rentrer au collège.
Le livre interdit, c’était un tout petit album pour les maternelles. Il m’avait beaucoup marqué. Il s’appelait « Le flamand, ce charmant », et n’était dorénavant plus que cendres, tout comme la maison que j’habitais, tout comme ma voix.
Le livre en question m’est alors revenu en mémoire avec une clarté stupéfiante. Cet album était désormais bien plus que des cendres, serait toujours bien plus que des cendres. Son titre et son histoire, je sais à ce moment-là, tandis que je regarde mon ami s’éloigner les épaules basses, que je m’en souviendrais toute ma vie. C’est comme si le feu l’avait gravé en moi. Je ne pouvais plus l’oublier, parce que dorénavant, mon devoir était de m’en souvenir. De ne surtout jamais l’oublier.
Ils avaient voulu le tuer, ils avaient voulu me tuer. Hors de question qu’ils réussissent. Alors je me mets à écrire cette courte histoire sur des feuilles volantes que je laisse traîner un peu partout dans l’école, dans la ville. Tout le monde se doute que c’est moi, mais personne ne peut le prouver, puisque je prends bien garde d’écrire de la main gauche, ma main non dominante. Bien sûr, il arrive que quelqu’un me remarque en train de déposer une feuille, mais personne ne me dénonce jamais.
Officiellement, je suis mis à l’écart, mais le fait que personne ne me dénonce me réchauffe le cœur. Je sais que je ne suis pas réellement seul. Les soutiens sont invisibles, mais présents.
Aujourd’hui, je suis au collège, et je continue de recopier, encore et encore, ce livre pour tout petits qui a tant bouleversé ma vie. Et en parallèle, j’écris également le mien et j’en laisse traîner les feuillets au fur et à mesure que je le compose.
Les quelques mots que vous êtes en train de lire ne sont pas le début d’une histoire fictionnelle. Ils sont l’Histoire, avec un grand H. Mon histoire. Ils ont brûlé mon livre, ils ont brisé ma voix. Mais l'histoire de ce livre circule toujours, et ma voix jamais ne s'éteindra.
Aujourd’hui, je ne suis plus seul et mes soutiens sont de plus en plus visibles. Ils osent et résistent activement. Car les mots les plus importants sont souvent ceux que l’on tente d’éliminer. C’est désormais le message que je souhaite faire passer : préservez ces mots, écrivez-les, criez-les ! Et surtout, ne les oubliez jamais.
Ce jour-là, le jour où ils ont voulu détruire un livre pour enfant à tout jamais, j’ai perdu ma voix. Aujourd’hui, je suis bien décidé à leur prouver à tous que même sans voix, je reste capable d’exprimer ma colère. Je reste capable de me dresser contre ces contrôleurs qui ont oublié toute logique et sens de la mesure ce jour-là. Je reste capable de m’indigner contre ces lois incohérentes et meurtrières, celles qui ne sont pas capables de différencier un livre inclusif d’un livre dangereux. Ce que je ne peux crier, je l’écris. Et je continuerai à raconter mon histoire et à exprimer mes opinions aussi longtemps qu’il le faudra.
On peut interdire les mots, mais jamais on ne pourra interdire les idées. On ne brûle pas les idées.
— BRÛLEZ TOUT !
Ce sont les premiers et les derniers mots que je comprends.
Lorsque je me réveille à nouveau, je suis dans les bras de Maman. Elle court à travers la ville. Je ne vois pas mon père. J’appris par la suite qu’il avait été emmené par la police. Je sens mauvais, je crois que je me suis vomi dessus. L’odeur me donne un haut-le-cœur et je tente de me redresser. Tout ce que je réussis à faire c’est pencher ma tête légèrement sur le côté avant de me vider à nouveau.
Maman s’arrête et me parle doucement. Pour toute réponse, je gémis. Je ne comprends de toute façon rien de ce qu’elle me dit. Dans ma tête, il y a une brume lourde et douloureuse qui me compresse le cerveau. Ce que je comprends par contre assez rapidement, c’est que notre maison a brûlé, et que moi, j’étais à l’intérieur.
Maman me pose à terre puis me pousse à travers une porte ouverte. Nous montons quelques marches et rentrons dans un appartement. Un verre d’eau m’est proposé, mais je secoue la tête, ce qui provoque un nouveau gémissement de douleur. Je me sens totalement incapable de boire, j’ai juste envie de vomir. On tente de me faire traverser la pièce jusqu’à un canapé, mais mes jambes s’affaissent sous moi avant que je ne fasse le moindre pas.
Je me retrouve ensuite sur les genoux de Maman, le visage au-dessus d’une casserole d’eau bouillante, un torchon sur la tête. Je réalise que si elle ne me tenait pas, je m’effondrerais.
Il faudra plusieurs jours pour que mon mal de crâne s’estompe, même après que je sois capable d’ingurgiter un peu d’eau médicamentée. J’apprends alors que notre maison a totalement brûlé et que mon père, relâché de prison, cherche un endroit où nous loger.
Lorsque j’essaye de parler, ma voix me fait peur. Je ne la reconnais pas, ce n’est pas moi. Par la suite, malgré les soins de plusieurs médecins et une opération, je rechigne à ouvrir la bouche pour autre chose que manger. Ma voix est tellement brisée que je préfère purement et simplement cesser de l’utiliser. Je ne la retrouverai jamais.
À l’époque, j’ai huit ans. Je me mets naturellement à écrire pour communiquer et mes premiers mots sont :
— Pourquoi la maison a brûlé ?
Maman s’effondre alors en sanglots incontrôlables et je la console comme je peux, terrifié. Le couple qui nous a recueillis finit par me prendre à part, une fois que les pleurs de Maman se sont épuisés et qu’elle s’est endormie.
— Il y avait un livre interdit dans votre maison, et il a été brûlé par les contrôleurs.
Je ne comprends pas. Ce n’est pas juste un livre qui a brûlé, c’est toute la maison ?
— Les contrôleurs ont envoyé un avertissement à tes parents, mais ils n’ont pas rendu le livre, alors la maison a été incendiée entièrement.
Mettre le feu à une maison pour brûler un livre ? Et avec moi dedans ?
— C’est la loi, tu sais ? Tes parents auraient même pu être arrêtés…
Je ne comprends pas. Je ne comprends absolument pas.
Nous trouvons finalement un appartement délabré à squatter, et quelques semaines plus tard, je retourne à l’école. Les autres enfants m’évitent et murmurent dans mon dos. J’ai toujours du mal à respirer, mais lorsque je les vois me mettre à l’écart ainsi, c’est encore pire. Je sens ma poitrine se serrer de douleur et mon cœur me donne l’impression de s’effondrer sur lui-même sous une pression qui me donne envie de pleurer. Mais je ne pleure pas. Je ne pleure presque plus, ça me fait mal aux yeux et à la tête depuis l’incendie.
Il faut plusieurs jours avant que mon meilleur copain vienne enfin me parler, après m'avoir longuement évité. Nous sommes dans un coin de la cour, isolés des autres, là où personne ne peut nous entendre. Il se met à pleurer et au début je ne comprends rien de ce qu’il me raconte. Il me parle d’un livre. Il m’explique qu’il est désolé, et que le livre qui a détruit notre maison, celui qui était interdit, c’est lui qui en a parlé à ses parents. Mon livre d’enfant, mon livre préféré, celui dont je lui avais parlé en toute innocence, malgré l’interdiction de mes parents d’en donner le titre ou l’histoire.
C’est à cet instant que je réalise que c’est ce livre qui a été le déclencheur de cette folie, et à nouveau, je ne comprends pas. Je ne suis même pas en colère après mon ami. J'ai beau être jeune, je sais qu'il n’a rien fait de mal. Si je pouvais encore pleurer, je le ferais certainement, et sans doute que je le consolerais et que nous pleurerions ensemble. Mais je ne peux plus pleurer, et je ne peux plus parler. Alors je pars. Il m’évitera désormais jusqu’à ce qu’il déménage avant de rentrer au collège.
Le livre interdit, c’était un tout petit album pour les maternelles. Il m’avait beaucoup marqué. Il s’appelait « Le flamand, ce charmant », et n’était dorénavant plus que cendres, tout comme la maison que j’habitais, tout comme ma voix.
Le livre en question m’est alors revenu en mémoire avec une clarté stupéfiante. Cet album était désormais bien plus que des cendres, serait toujours bien plus que des cendres. Son titre et son histoire, je sais à ce moment-là, tandis que je regarde mon ami s’éloigner les épaules basses, que je m’en souviendrais toute ma vie. C’est comme si le feu l’avait gravé en moi. Je ne pouvais plus l’oublier, parce que dorénavant, mon devoir était de m’en souvenir. De ne surtout jamais l’oublier.
Ils avaient voulu le tuer, ils avaient voulu me tuer. Hors de question qu’ils réussissent. Alors je me mets à écrire cette courte histoire sur des feuilles volantes que je laisse traîner un peu partout dans l’école, dans la ville. Tout le monde se doute que c’est moi, mais personne ne peut le prouver, puisque je prends bien garde d’écrire de la main gauche, ma main non dominante. Bien sûr, il arrive que quelqu’un me remarque en train de déposer une feuille, mais personne ne me dénonce jamais.
Officiellement, je suis mis à l’écart, mais le fait que personne ne me dénonce me réchauffe le cœur. Je sais que je ne suis pas réellement seul. Les soutiens sont invisibles, mais présents.
Aujourd’hui, je suis au collège, et je continue de recopier, encore et encore, ce livre pour tout petits qui a tant bouleversé ma vie. Et en parallèle, j’écris également le mien et j’en laisse traîner les feuillets au fur et à mesure que je le compose.
Les quelques mots que vous êtes en train de lire ne sont pas le début d’une histoire fictionnelle. Ils sont l’Histoire, avec un grand H. Mon histoire. Ils ont brûlé mon livre, ils ont brisé ma voix. Mais l'histoire de ce livre circule toujours, et ma voix jamais ne s'éteindra.
Aujourd’hui, je ne suis plus seul et mes soutiens sont de plus en plus visibles. Ils osent et résistent activement. Car les mots les plus importants sont souvent ceux que l’on tente d’éliminer. C’est désormais le message que je souhaite faire passer : préservez ces mots, écrivez-les, criez-les ! Et surtout, ne les oubliez jamais.
Ce jour-là, le jour où ils ont voulu détruire un livre pour enfant à tout jamais, j’ai perdu ma voix. Aujourd’hui, je suis bien décidé à leur prouver à tous que même sans voix, je reste capable d’exprimer ma colère. Je reste capable de me dresser contre ces contrôleurs qui ont oublié toute logique et sens de la mesure ce jour-là. Je reste capable de m’indigner contre ces lois incohérentes et meurtrières, celles qui ne sont pas capables de différencier un livre inclusif d’un livre dangereux. Ce que je ne peux crier, je l’écris. Et je continuerai à raconter mon histoire et à exprimer mes opinions aussi longtemps qu’il le faudra.
On peut interdire les mots, mais jamais on ne pourra interdire les idées. On ne brûle pas les idées.
Si vous avez aimé cette histoire, partagez-là !
retour à la section