Le ciel tombe

Aujourd’hui, alors que je rentre à la maison, j’ai l’impression d’être vide alors que je devrais être plein. D’être une souris au lieu d’être un lion. À la fois de n’être rien et d’être tout ce qu’il me reste, ou presque.
Je regarde le ciel.
Depuis trois jours, depuis ce jour, le ciel est de plus en plus gris. Pas un joli gris souris, mais un gris sale de vêtements usés. Un gris qui serait bon à jeter à la poubelle ou à utiliser pour nettoyer la boue sur mon vélo.
— Maman, pourquoi le ciel est si horrible ?
Maman ne me regarde pas et détourne la tête. J’ai l’impression qu’elle va me parler, qu’elle va me dire « je ne sais pas ». Mais non, elle ne me répond pas. Elle se contente de serrer ma main un peu plus fort. Maman, ça fait trois jours qu’elle n’arrive plus à parler. Je vois des soubresauts secouer ses épaules et se propager jusqu’à ma main. Ma main tremble sous ses pleurs silencieux.
Les nuages gonflés d’eau sont gros et j’ai peur qu’ils me tombent dessus comme les oreillers pendant une bataille. En moins doux et plus durs. J’ai peur qu’ils m’écrasent la tête et tambourinent sur mon crâne. J’ai envie de fuir et de mentir, de dire que moi non plus, je ne sais pas. Que la bataille du ciel ne me concerne pas. Je me mords les lèvres. Le ciel, on dirait qu’il me copie et qu’il n’arrive pas à pleurer lui non plus.
Quelques minutes plus tard, il se met à gronder et grogner, crachoter et clignoter. La voix tonitruante qui sort des nuages griffe mes oreilles et me fait frissonner. Je ne serais pas surpris si un dragon surgissait subitement au-dessus de nous pour venir nous dévorer. Je regarde Maman et elle me rend mon regard cette fois-ci. Ses yeux sont rouges et elle ouvre la bouche comme pour parler, sans y parvenir. Le ciel le fait à sa place et un violent coup de tonnerre retentit longuement.
Nous accélérons sans nous poser de questions. Le chemin est long depuis le cimetière. Peut-être qu’on aurait dû prendre la voiture, mais Maman avait secoué la tête lorsque je l’avais proposé. Nous sommes presque arrivés lorsque le ciel s’ouvre et tombe. Violemment, indifféremment. Avec Maman nous courrons nous mettre à l’abri dans notre maison avant d’être assommés par le gris du ciel.
J'ai l’impression que je pleure. Il n’y a pas de larmes sur mes joues, mais je les entends s’échapper à gros bouillons à l’extérieur. Sur la fenêtre, elles frappent et résonnent. Par la fenêtre, elles volent et tourbillonnent. Les larmes du ciel sont inconsolables.
Je hurle lorsque la foudre frappe juste là, devant. Si proche que je la sens faire trembler mon corps, que mes poils se dressent, rempart si petit et ridicule que je me mets à rire. À rire à en pousser un torrent de larmes hors de mes yeux. Toutes mes larmes qui ne sont pas sorties depuis trois jours se déversent longuement hors de mon corps. Je sanglote, je m’effondre, je crie aussi. Dehors, le ciel fait pareil.
J’ai peur. J’ai peur que mon cœur explose de douleur.
Maman vient me serrer dans ses bras, silencieusement. Je finis par m’y endormir, rassuré par les battements de son cœur.
À mon réveil, le soleil est revenu et a ravivé les couleurs du monde. Tout est beau. Maman vient vers moi et me prend dans ses bras. Main dans la main, nous sortons dehors, visages levés vers le ciel. Un magnifique arc-en-ciel se dresse au loin.
Maman me chuchote d’une voix légèrement rocailleuse :
« Tu sais ce que sont les arcs-en-ciel ? »
Maman reparle enfin. Je n’ose pas répondre et me contente de secouer la tête négativement.
« Les arcs-en-ciel sont les sourires du ciel après la pluie »
Un petit sourire éclaire le visage de Maman et je lui souris doucement en retour.
Il faudra du temps pour que la pluie cesse dans nos cœurs. Il faudra du temps et beaucoup de soleil. Je baisse les yeux et regarde nos mains unies. Heureusement, le soleil revient toujours après la pluie.
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