Une odeur de billets dans les narines

Je vis ici sans espoir d’en partir, avec pour seul horizon quatre murs bien trop proches les uns des autres. Proches à se cogner la tête dessus.
L’expression « être derrière les barreaux » prend un peu plus de sens lorsqu’on a même plus de barreaux auxquels s’accrocher ou à travers lesquels apercevoir un peu d’humanité. Enfin, si tant est que voir la bobine défraîchie des gardiens puisse être considéré comme telle. Ça dépend lesquels je dirais. Mais j’avoue, il y en a pas mal, c’est plutôt leur côté inhumain qu’ils m’ont toujours montré.
Bref. Humain ou pas, ça me manque quand même de ne plus voir leurs visages aigris.
Parce que non, je n’ai même pas le droit à ça. Il paraît tout de même que j’en ai. Des droits, je veux dire. Mais avoir le droit de porter des vêtements sauf quand on exige que je me déshabille, avoir le droit à la religion quand tu n’en as rien à carrer de leurs conneries, avoir des droits familiaux sauf quand les visites sont interdites… c’est déprimant en fait leurs droits de pacotille. J’aurais préféré avoir le droit à rien, vu que ça changerait que dalle pour moi. Quant au droit à la dignité, il est à peu près aussi risible ici que le droit au vote.
Mais le pire, ça reste quand même le droit à la santé quand gambadent rats et cafards. D’ailleurs, c’est l’avantage principal de ma cellule isolée : les rats ne peuvent pas y entrer, contrairement aux cellules à barreaux. C’est toujours ça. Par contre les cafards ne se gênent pas, ils passent partout eux. Mais plus de rats, c’est chouette.
Il faut savoir apprécier les petits bonheurs de la vie, prendre le bon côté des choses et sourire pour être heureux. Je ne blague pas, c’est vraiment ce qu’il m’a dit le psy qui est passé me voir à un moment. Il y a longtemps.
Il ne comprenait pas pourquoi j’avais agressé mes codétenus. Branquignole. Viens donc dans une cellule de quatorze mètres carrés et débrouille-toi pour y vivre « en harmonie » avec quatre bourrins, tu comprendras vite.
Au moins je suis tranquille maintenant. Dans ce pays, quand t’es en taule, t’as le choix entre cohabiter dans une cellule classique ou être seul, mais au trou. Quoique. Il paraît que les cellules individuelles existent pour les riches. Je ne sais pas trop si c’est vrai ou pas. Je suppose que oui. Pour les pires d’entre eux en tous les cas, ceux qui ne peuvent pas sortir en payant.
Mais qu’importe, je m’en fous, je ne suis pas riche. Je l’ai été, mais moins d’une semaine.
Je me demande quand même où est passé mon fric. Celui à cause duquel je vais passer le reste de mes jours en taule. Je sais, ce n’est pas à cause du fric que je suis en taule, mais à cause du fait que je l’ai volé. Et bla et bla et bla. On me l’a rabâchée une multitude de fois cette causalité et elle est toujours aussi fausse.
Je ne serais pas en taule si je n’avais pas eu besoin de fric à ce moment-là. Et je ne serais plus en taule si j’avais pu au moins le rendre avant le procès.
Manque de bol, non seulement je me suis fait chopper, mais en plus le butin n’était plus là où je l’avais planqué. Six millions il y avait dans ce camion. Six millions. Ça ne se perd pas aussi facilement qu’un trousseau de clés. Enfin, mauvais exemple vu ma situation. Disons plutôt que ça ne disparaît pas aussi facilement qu’un quignon de pain dans un ventre affamé.
Ça ne pouvait pas être ma femme, parce que jamais elle ne m’aurait fait ça. Elle m’aime toujours vous savez ? Malgré les barreaux. Même maintenant, sans les barreaux et sans les visites, je sais qu’elle m’aime toujours. Et plus prosaïquement, elle se serait barrée avec le fric au lieu de pleurer à mon procès si c’était elle. Ou sinon elle sait bien mieux jouer la comédie que je ne le pensais.
Le pognon, je l’avais planqué dans une espèce de bunker dans la maison de campagne d’un copain de mon père. Introuvable. La maison était déjà abandonnée quand mon père est décédé et que je suis passé cracher sur sa tombe. Et ça, ça remonte à plus de dix ans déjà.
Ça ne pouvait pas être Doudou non plus. Au procès, j’ai dit que c’était moi qui avais tout planifié parce que ça ne servait à rien qu’on tombe tous les deux pour la même chose. Mais en réalité, jamais je n’y serais arrivé sans son aide. Lui et moi, on est copains comme cochons depuis la maternelle. Zéro chance qu’il m’ait doublé. Surtout que lui aussi il est en taule. Alors si c’est lui qui me l’a mis à l’envers, il s’est planté quelque part. Ou alors, il me connaît si bien qu’il avait prévu que je tombe pour plus lourd que lui et attend de sortir de taule en premier pour se barrer avec le fric.
Il n’y avait pas que des billets de banque dans ce fourgon, il y avait des pièces aussi. Je ne te raconte pas comment on a bien galéré à les emporter dans le bunker. Ça c’était un sacré boulot, il n’y a pas à dire, ce n’est pas si facile d’être un truand. Je n’aurais peut-être pas dû tester ce métier-là. Mais bon, ce qui est fait est fait. Pas vraiment de retour en arrière possible.
Ça ne pouvait pas être maman non plus. Elle m’aime trop elle aussi. Maman, je l’ai revue pour la première fois pendant mon procès, ça faisait un sacré bail. Elle a même pleuré et tout. Mais bon, comme je disais, pas vraiment de retour en arrière possible, y compris en ce qui la concerne. Je me suis pris tellement de torgnoles de la part de mon père étant môme que les gifles de ma mère me paraissaient presque être des caresses en comparaison. Presque. On survit, mais on n’oublie pas Maman. Et puis, elle ne m’a jamais vraiment connu, impossible qu’elle ait pu deviner la cachette du fric. Ou alors je ne l’ai jamais vraiment comprise.
Le bled en question, celui où on a planqué le fric, il est quasi déserté, mais il reste encore quelques habitants. Des vieux. Uniquement des vieux. Du genre à ne pas se mêler de ce qui ne les regarde pas.
Ça ne peut pas être le voisin d’en face. J’ai bien vu son rideau bouger quand j’ai planqué le fric, mais au procès, il a dit qu’il ne m’avait pas vu, donnant pour raison que sa vue de toute façon elle ne valait plus rien. De toute façon, il a au moins quatre-vingts balais ce vieux schnock, impossible qu’il ait pu déplacer tout ce fric tout seul. Ou alors il s’est fait aider des autres vieux du village, et à eux tous ils se sont dépatouillés pour le planquer ailleurs.
Fais chier.
C’est ça le problème à ne plus voir personne dans mon trou. Je pense trop. J’imagine des tas de scénarios plus impossibles les uns que les autres. Mais à force de tourner dans ma caboche, bizarrement, ils deviennent plausibles. Plus le temps passe et plus je me méfie de tout le monde.
Je suis en train de tourner parano. Ou alors c’est juste la réalité qui m’a rattrapé. Mon rêve de devenir riche n’était qu’un rêve après tout. Un chouette beau rêve, mais juste un rêve.
J’ai ouvert un des sacs avant de le planquer, juste pour sentir les billets.
Je sens encore leur odeur.
Je vis ici sans espoir d’en partir. Avec des tourments plein la tête et une odeur de billets dans les narines.
Photo de Strvnge Films sur Unsplash
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