Mon reflet ne m'a pas regardée

Aujourd’hui, mon reflet dans le miroir ne m’a pas regardée. J’ai fait un bond en arrière, effrayée, avant de sortir de la salle de bain sans hurler. Sans hurler, oui, parce que j’avais la gorge trop nouée pour ça, et que je savais que ce jour arriverait, je le pressentais depuis plusieurs années déjà.
L’anxiété que j’éprouvais à ne jamais me sentir seule, y compris lorsque je l’étais, j’en avais parlé à mes parents. Cela les faisait bien rire, alors j’avais cessé d’en parler et laissé l’anxiété, puis l’angoisse, grandir. Et maintenant, à plus de vingt ans, je réalisais que cette impression de ne jamais être seule était peut-être totalement justifiée. Justifiée et terrifiante. J’avais enfin eu la confirmation que quelque chose clochait avec moi, que je n’étais pas « normale ».
J’étais partie me réfugier dans ma chambre, mais bien sûr, je ne m’y sentais pas en sécurité. Et je ne l’étais pas, je savais désormais que je ne l’étais réellement pas. Je posais mes mains sur mon cœur, recroquevillée à terre, accroupie dans un coin, tête vers le mur. Sur ma nuque, j’eus la sensation que quelque chose me frôlait, et enfin, je hurlais, je hurlais à m’en briser la voix.
Personne ne vint, mes parents n’étant pas rentrés du travail, mais je continuais à hurler, comme si mes hurlements pouvaient tenir à distance cette sensation, cette présence que je ne pouvais m’expliquer. Puis je me relevais d’un bond et sortis en courant de la maison, fuyant sans savoir ce que je devais fuir.
Car non, je ne savais toujours pas, je ne comprenais toujours pas ce que je fuyais exactement. Un fantôme ? Mon double maléfique ? Je frissonnais à cette dernière idée. Le visage que j’avais vu dans le miroir… c’était le mien, mais sans être le mien. Depuis aussi longtemps que je m’en souvienne, je ne reconnaissais pas mon visage dans le miroir comme étant vraiment le mien, mais c’était la première fois que je le constatais réellement, la première fois qu’il ne me regardait pas.
Étrangement, la première question qui me vint fut : pourquoi cette entité avait-elle fait semblant jusqu’à ce jour, pourquoi s’être cachée en me regardant bien en face, au lieu de se montrer en détournant le regard ? Avait-elle voulu épargner ma santé mentale ? Et si oui, alors pourquoi ne pas avoir continué, pourquoi s’être enfin dévoilée ? Je réfléchissais aux possibilités tout en fuyant sans vraiment prendre garde où menaient mes pas, sans m’en préoccuper le moins du monde. Au moins, ces réflexions intenses me permettaient de ne pas donner corps à cette présence derrière mon dos, prête à me frôler de nouveau.
Un klaxon me fit sursauter alors que j’avais traversé au rouge. Je ne pensais même pas à m’excuser et me contentais de terminer de traverser sous les imprécations de la conductrice. Les deux mains sur ma tête comme pour l’empêcher d’exploser, je me mis à me maudire, m’insultant copieusement de ma stupidité et ma lâcheté. À bout de souffle, il me paraissait désormais évident que je n’aurais pas dû fuir. J’aurais dû rester et affronter cette entité, ce visage inconnu qui m’appartenait pourtant depuis si longtemps.
J’avais fait des recherches à mon adolescence, et j’avais trouvé quelques réponses possibles. Mais aucune ne me semblait convenir, je n’étais sûre de rien, je n’osais pas me diagnostiquer, me confronter à la réalité. J’avais un temps préféré croire que j’avais seulement un superpouvoir, celui de sortir de mon corps ou de sentir la présence de fantômes. Ou même que j’avais un doppelganger quelque part, ce sosie qui n’en était pas vraiment un. Et j’y croyais encore, je pensais toujours que c’était possible, peut-être. J’y croyais sans y croire.
Je devais continuer mes études, retourner dans mon école de graphisme, il me restait un an avant d’obtenir mon diplôme. Je ne pouvais pas craquer maintenant, je devais tenir un peu plus longtemps. Juste un peu plus longtemps.
« Mademoiselle, vous allez bien ? »
Je relevais les yeux devant la femme qui m’interpellait ainsi. Elle était assez âgée, bien que visiblement encore très énergique. La quarantaine peut-être ? Je réalisais que je hochais la tête par automatisme de bas en haut, de haut en bas. « Oui Madame, tout va bien Madame. »
« Non, Mademoiselle, vous n’allez pas bien »
Je fus interpellée par cette affirmation subite. Pourquoi n’acceptait-elle pas ma réponse polie ? Je l’ignorais et fuyais de nouveau, m’éloignant de cette femme. Non, bien sûr que je n’allais pas bien, je m’insultais à haute voix et l’angoisse m’écrasait tellement la poitrine que je devais forcer chaque bouchée d’air à rentrer dans mes poumons. Subitement, je levais les bras, comme je le faisais souvent lorsque j’avais le temps de me poser, pour mieux respirer, pour m’accorder un moment de répit dans ces symptômes d’angoisse perpétuelle.
Puis je me retournais et fixais la femme qui était désormais un peu plus loin, mais qui n’avait pas continué son chemin. Je devais lui paraître folle, complètement toquée. Mais la folie, parfois, ça peut se soigner non ? Il y a certains troubles mentaux qui peuvent se soigner, et s’ils ne peuvent pas l’être, ils peuvent être régulés, mieux gérés.
À cet instant, il y eut comme un déclic en moi. Je me vis debout, terrifiée, bras en l’air, et je compris que je ne pouvais pas repousser ce moment plus longtemps.
Mon diplôme, il devra attendre un peu.
Je m’effondrais à terre et me mis à pleurer, à pleurer sans discontinuer. Me recroquevillant à nouveau sur moi-même, hoquetant et peinant à respirer.
Ma décision était prise. Je devais cesser de douter, cesser de tergiverser sur les possibilités. Je devais voir quelqu’un qui pourrait m’aider. Cette dame avait raison, je n’allais pas bien, je n’avais jamais vraiment été bien. J’avais besoin d’aide.
« Madame, vous pouvez m’aider à aller à l’hôpital ? »
Mon diplôme, il attendra le temps qu’il faudra. Ma santé, et donc ma vie, se doivent d’être prioritaires !
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