Cette nouvelle a été écrite à l'occasion du Secret Santa 2025 du Jardin des Esperluettes.
Le petit ours qui parlait humain
Dédicace à Tac
Je m’excuse de ne pouvoir dédicacer cette histoire à une personne que je connaisse dans le vrai monde. J’ai une bonne excuse : je ne sors que rarement de chez moi, parce qu’il y a encore beaucoup d’humains avec des fusils.
Alors je la dédicace par l’intermédiaire d’un jardin fabuleux, le Jardin des &. C’est un signe magique qui veut dire que le Jardin est un lieu de rencontre pour belles personnes de l’intérieur.
Je corrige donc ma dédicace : à Tac, personne qui existe dans un jardin magique, qui aime les ours, les forêts, et Le Petit Prince.
Chapitre 1
Il y a longtemps, je suis sortie de chez moi pour aller dans un zoo. Et dans ce zoo se trouvaient toutes sortes d’animaux : des loups, des girafes, des singes, et puis aussi, des ours.
Je n’ai pas dessiné les animaux, parce que je ne sais pas bien dessiner.
Malgré tout, une fois rentrée chez moi, j’ai voulu essayer quand même. Avec beaucoup de persévérance et malgré mes difficultés, j’ai dessiné les contours d’un ours. Ça faisait une image comme un tampon.
Ce n’était pas si grave, ça se voyait que c’était un ours.
J’ai montré fièrement mon dessin une fois retournée au zoo : l’ours n’y a pas prêté attention. Il ne se reconnaissait pas.
Pourtant, c’était bien évident que c’était lui.
J’ai été un peu déçue. Maman m’a dit que c’était normal, parce qu’il n’était qu’un animal. Et que mon ours ressemblait à mon sac d’école lorsqu’il est trop rempli. J’ai trouvé qu’elle exagérait un peu.
Alors, pour compléter mon dessin, j’ai raconté l’histoire de cet ours qui se promenait dans une forêt bien plus grande que le zoo.
Elle n’a pas écouté.
Du coup, j’ai arrêté d’essayer de dessiner, et j’ai grandi pour devenir une adulte qui ne gribouille pas et ne raconte pas d’histoires sur les ours. À la place, j’ai joué avec des chiffres et mes lettres sont devenues des formules toutes faites.
Comme ça, mes collègues me comprenaient.
Mais c’était dur.
Puis un jour, malgré tous mes efforts, le monde des adultes me jeta dehors.
C’est là que j’ai compris que ce n’était pas une belle vie celle que j’avais choisie. Alors, pour mieux me retrouver, je me suis créé une grande forêt intérieure.
Dans cet endroit, je pouvais me promener autant que je le voulais, et avec mes pieds ou un bâton, dessiner sur le sol meuble le contour de tout plein d’animaux. En commençant par mon ours, bien sûr, que je n’avais pas oublié.
Chapitre 2
Je me suis perdue dans ma forêt. Cela m’arrive régulièrement. Alors j’ai simplement dormi là, sous ma tente, au beau milieu des arbres.
Cependant, à l’aube, j’ai été interpellée par un petit ours qui s’approcha et me demanda :
— S’il vous plaît, dessine-moi un humain ?
Voir un tel animal ici, cela n’a rien d’extraordinaire, car j’ai toujours préféré les animaux aux humains. Néanmoins, en voir un parler, c’était une première.
Je me frottai les yeux. Il ne disparut pas et insista :
— S’il vous plaît, dessine-moi un humain ?
J’avais dessiné beaucoup de contours d’animaux au cours de mes promenades, mais d’humain, jamais. Je répondis donc que je ne savais pas bien dessiner, et il répliqua tranquillement :
— Ça ne fait rien. Dessine-moi un humain.
Alors, comme il avait l’air de tenir à son dessin et me regardait avec ses petits yeux noirs et fixes, je dessinais le contour d’un ours, celui que je connaissais le mieux.
— Je ne veux pas que tu me dessines un ours, je voudrais un humain. S’il vous plaît, dessine-moi un humain ?
Cela me fit très plaisir qu’il reconnaisse mon ours. Pour le remercier, j’essayais de lui dessiner le contour d’un humain.
Il le regarda attentivement et me dit :
— Il me plaît bien, il n’a pas de fusil.
Sa remarque m’étonna. Je posai alors cette question :
— D’où viens-tu ?
Il ne me répondit pas, et me remercia pour mon dessin avec un grand sourire.
Je ne savais pas que les ours souriaient : les coins de sa bouche ne se relevaient pas comme chez les humains ; seuls ses yeux pétillaient de joie.
C’était vraiment beau à voir. Au zoo, jamais je n’avais vu d’ours sourire. Ni d’autres animaux d’ailleurs.
C’est ainsi que je fis la connaissance du petit ours qui parle humain.
Chapitre 3
Comme j’étais de toute façon perdue et que mon nouveau compagnon ne semblait pas avoir envie d’aller ailleurs, je cherchai de la nourriture et de l’eau pour pouvoir vivre ici aussi longtemps que possible.
Cet ourson m’intriguait et je voulais en savoir plus sur lui. C’était la première fois que je croisais un ours qui parlait, alors c’était l’occasion. Malheureusement, je ne comprenais pas toujours ce qu’il me disait. On aurait dit qu’il avait la tête ailleurs, dans son monde intérieur.
Ce qui nous faisait au moins un point en commun.
— D’où viens-tu ? je tentais de lui demander à nouveau.
— Moi ? Je viens de chez moi.
Puis il se mit à renifler et dénicha des champignons pour manger.
Après un bon repas, je changeai d’approche :
— Mon dessin, à quoi t’a-t-il servi ?
— Il est formidable ! Un humain qui n’a pas de fusil, je l’ai mis dans mon cœur afin de m’en faire un ami.
Je fus touchée par ses paroles, mais également triste.
— Moi, je veux bien être ton amie, je lui dis. Je n’ai pas de fusil non plus.
— D’accord.
Ses yeux pétillants firent bondir mon cœur comme un chevreuil.
Chapitre 4
Je ne savais toujours pas d’où il venait, j’avais juste un indice : chez lui, il y avait également des humains, mais ils avaient des fusils.
Peut-être venait-il d’une autre forêt, qui n’était pas celle de mon imagination ?
Un doute se mit à flotter dans ma tête. Et si ce petit ours venait de mon monde à moi ? Le vrai ? Celui que j’habitais lorsque je ne venais pas ici ? Je tentais une approche différente :
— Tu viens d’un monde imaginaire ou du réel ?
— Les mondes ne sont-ils pas tous imaginaires ?
J’hésitais à répondre. Puis me détournais de lui pour réfléchir tout à mon aise.
Celui que j’appelais le « monde réel » n’était pas imaginaire, puisque personne ne m’y comprenait, et les animaux étaient dans des zoos.
Mais peut-être que dans certains mondes imaginaires, les zoos existaient ?
— Ou peut-être, répondit-il comme s’il avait entendu mes pensées, que ce que tu appelles le monde réel peut être imaginé autrement ?
Ce serait beau.
Chapitre 5
Le lendemain, je trouvai du poisson. Malheureusement, l’ours qui parle refusa d’en manger et se détourna d’un air peiné.
— Je suis trop triste pour lui.
Je rougis.
Je n’y avais pas pensé. Je croyais que tous les ours aimaient le poisson.
Ce n’était pas le cas de mon nouvel ami. J’aurais dû lui demander.
— Pardon, je ne te connais pas encore très bien. La prochaine fois, on se contentera de légumes et de fruits, d’accord ?
— D’accord.
Chapitre 6
Le jour d’après, je fis très attention à notre repas. Je trouvai des carottes — bien que ce ne fut pas très logique en forêt, tant pis — et de belles mûres.
Le petit ours eut l’air satisfait.
Alors j’osais lui poser la question qui me piquait les lèvres.
— Chez toi, il y a beaucoup d’humains avec des fusils ?
— Oui, il y en a beaucoup dans ma forêt.
Cela ressemblait bien au monde réel.
— Parfois, certains n’en ont pas, je crois. Je ne suis pas sûr. J’ai tellement peur, que je ne leur demande pas.
J’aimerais pouvoir dire aux humains de là-bas qu’ils ont un ours chez eux qu’ils pourraient entendre s’ils faisaient taire leurs fusils.
Chapitre 7
— Tu sais, je vais devoir rentrer chez moi, me dit le petit ours.
Je ne sus pas quoi dire pendant une demi-journée. Mon cœur était tout serré. Puis pendant notre repas du midi, je demandai :
— Rentrer chez toi où ?
— Chez moi. Dans ma forêt qui n’est pas la tienne.
Je n’osais pas insister. Moi aussi je ferais bien de rentrer chez moi. Parce que lorsque je mange dans mon monde, ça ne compte pas. Je le sais. C’est juste un peu dur de retrouver son chemin lorsqu’on est perdu.
Peut-être que je devrais lui demander de l’aide ?
Chapitre 8
— Dis-moi, petit ours, si tu connais bien le chemin de chez toi, tu pourrais m’y conduire, que je rentre chez moi ?
— Chez toi ? Mais chez toi, ce n’est pas chez moi ?
— Tu es sûr ?
Je le sentis un peu perdu, et je n’insistai pas. Cependant, il ne partit pas tout de suite, et resta encore à mes côtés.
Chapitre 9
Au petit matin, il m’attendait, assis les fesses sur une pierre, les pattes avant posées sur ses pattes arrière. On aurait dit Maman lorsqu’elle s’asseyait dans le canapé avant de me parler d’un sujet sérieux.
— À part toi, je n’ai jamais croisé d’humain sans être effrayé. Peut-être que c’est juste qu’il n’y en a pas beaucoup, des humains qui ne font pas peur ?
— C’est vrai, je crois qu’il n’y a pas beaucoup d’adultes comme moi. Mais des enfants, si.
— Les enfants ?
— Tu ne connais pas les enfants ? Ils sont petits en taille, comme toi.
— Oui ! Je connais les enfants. Ce sont des humains aussi ? Ils sont vraiment différents.
Je m’étonnais qu’il n’ait pas remarqué que c’était des humains également.
— Ils n’ont jamais de fusils, ajouta-t-il.
C’est vrai.
Chapitre 10
Je passai une bonne partie de cette journée à réfléchir. Pourquoi les enfants changent autant en grandissant ? C’est triste.
Un enfant est si différent d’un adulte.
J’aimerais que tous les mondes soient composés d’enfants, qu’ils soient grands ou petits. Qu’il n’y ait plus d’armes nulle part.
Au sol avec mon pied, je dessinais un fusil, puis l’effaçais aussitôt, apeurée. Le dessiner n’allait-il pas le faire apparaître ? Je ne voulais pas de choses qui tuent dans ma forêt à moi. Jamais.
Le petit ours me regardait.
— C’est pour ça que tu ne veux pas rentrer chez toi ? me demanda-t-il.
— Mais… je suis chez moi ici ?
Il ne me répondit pas.
Chapitre 11
Mon ventre gargouilla. Depuis combien de temps « réel » étais-je perdue ici ? Trop longtemps, certainement. Malgré tout, je voulais rester avec mon ami. Et je n’avais pas envie qu’il parte.
C’était la première fois que j’avais quelqu’un à qui parler dans ma forêt intérieure. Il n’y avait pas d’humains ici. Comme les fusils, je n’en voulais pas chez moi.
Ce qui me fit penser à la remarque de petit ours.
Il m’avait parlé de mon chez-moi comme si ce n’était pas ici. Comme si c’était le monde réel mon vrai chez-moi.
Je le regardai : il jouait.
Chapitre 12
En vérité, je crois que je n’aime pas mon vrai chez-moi. Les humains sont aussi durs avec moi qu’avec les ours. Même s’ils ne me tirent pas dessus avec leurs fusils, ils me font mal avec leurs mots d’acier. Ce sont des fusils aussi, puisqu’ils peuvent tuer.
— Tu as raison, petit ours. Je n’ai pas envie de rentrer à cause des fusils.
— Je sais.
— Mais toi, tu veux rentrer malgré eux ?
Il sembla réfléchir longuement, comme s’il ne s’était jamais vraiment posé la question.
— Oui. Je veux rentrer. Chez moi c’est difficile, mais c’est chez moi. Et puis j’ai ton dessin d’humain sans fusil dans mon cœur maintenant. Et toi aussi, tu es dans mon cœur, puisque tu es mon amie.
— Nous avoir dans ton cœur, ça t’aidera ?
— Oui. Cela me rappellera qu’il existe des humains comme toi. C’est pour ça que tu devrais rentrer aussi.
Je ne compris pas pourquoi il disait ça.
Chapitre 13
Peut-être voulait-il dire que si je rentrais chez moi, cela fera au moins un humain dans le monde réel qui n’aime pas les fusils.
— Petit ours, tu es sûr que chez toi ce n’est pas le monde réel ?
— Je ne suis plus sûr. Je pense que tu as raison aussi.
Je souris, et il me sourit en retour avec ses yeux.
Puis il me tendit sa patte.
— C’est l’heure, je pense. Viens, je vais te guider.
Chapitre 14
Une fois chez moi, Maman me disputa. Elle s’était inquiétée.
C’est vrai qu’une fois perdue dans mon monde, je n’entends plus rien.
Elle me prépara du poisson au repas. Je lui dis merci, mais que ce serait la dernière fois.
— Je veux devenir comme le petit ours qui parle.
— Qu’est-ce que tu racontes encore ?
— Je veux être courageuse, et arrêter de me perdre. Parce que si je ne suis plus ici, ça fait une personne de moins pour se battre contre les fusils.
Maman secoua la tête. Elle ne comprenait pas.
Ce n’était pas très grave. Je savais désormais que quelque part dans ce monde, mon ami me comprenait, lui. Et sans doute que les enfants aussi.
Je décidai que je serais l’amie des enfants également, en plus du petit ours.
Et un jour peut-être, ma forêt à moi deviendrait également leur forêt à eux. Une vraie forêt dans le vrai monde. Sans fusils.
Avec un sourire, je dessinais un humain sans fusil. C’était désormais mon deuxième dessin préféré.
Je m’excuse de ne pouvoir dédicacer cette histoire à une personne que je connaisse dans le vrai monde. J’ai une bonne excuse : je ne sors que rarement de chez moi, parce qu’il y a encore beaucoup d’humains avec des fusils.
Alors je la dédicace par l’intermédiaire d’un jardin fabuleux, le Jardin des &. C’est un signe magique qui veut dire que le Jardin est un lieu de rencontre pour belles personnes de l’intérieur.
Je corrige donc ma dédicace : à Tac, personne qui existe dans un jardin magique, qui aime les ours, les forêts, et Le Petit Prince.
Chapitre 1
Il y a longtemps, je suis sortie de chez moi pour aller dans un zoo. Et dans ce zoo se trouvaient toutes sortes d’animaux : des loups, des girafes, des singes, et puis aussi, des ours.
Je n’ai pas dessiné les animaux, parce que je ne sais pas bien dessiner.
Malgré tout, une fois rentrée chez moi, j’ai voulu essayer quand même. Avec beaucoup de persévérance et malgré mes difficultés, j’ai dessiné les contours d’un ours. Ça faisait une image comme un tampon.
Ce n’était pas si grave, ça se voyait que c’était un ours.
J’ai montré fièrement mon dessin une fois retournée au zoo : l’ours n’y a pas prêté attention. Il ne se reconnaissait pas.
Pourtant, c’était bien évident que c’était lui.
J’ai été un peu déçue. Maman m’a dit que c’était normal, parce qu’il n’était qu’un animal. Et que mon ours ressemblait à mon sac d’école lorsqu’il est trop rempli. J’ai trouvé qu’elle exagérait un peu.
Alors, pour compléter mon dessin, j’ai raconté l’histoire de cet ours qui se promenait dans une forêt bien plus grande que le zoo.
Elle n’a pas écouté.
Du coup, j’ai arrêté d’essayer de dessiner, et j’ai grandi pour devenir une adulte qui ne gribouille pas et ne raconte pas d’histoires sur les ours. À la place, j’ai joué avec des chiffres et mes lettres sont devenues des formules toutes faites.
Comme ça, mes collègues me comprenaient.
Mais c’était dur.
Puis un jour, malgré tous mes efforts, le monde des adultes me jeta dehors.
C’est là que j’ai compris que ce n’était pas une belle vie celle que j’avais choisie. Alors, pour mieux me retrouver, je me suis créé une grande forêt intérieure.
Dans cet endroit, je pouvais me promener autant que je le voulais, et avec mes pieds ou un bâton, dessiner sur le sol meuble le contour de tout plein d’animaux. En commençant par mon ours, bien sûr, que je n’avais pas oublié.
Chapitre 2
Je me suis perdue dans ma forêt. Cela m’arrive régulièrement. Alors j’ai simplement dormi là, sous ma tente, au beau milieu des arbres.
Cependant, à l’aube, j’ai été interpellée par un petit ours qui s’approcha et me demanda :
— S’il vous plaît, dessine-moi un humain ?
Voir un tel animal ici, cela n’a rien d’extraordinaire, car j’ai toujours préféré les animaux aux humains. Néanmoins, en voir un parler, c’était une première.
Je me frottai les yeux. Il ne disparut pas et insista :
— S’il vous plaît, dessine-moi un humain ?
J’avais dessiné beaucoup de contours d’animaux au cours de mes promenades, mais d’humain, jamais. Je répondis donc que je ne savais pas bien dessiner, et il répliqua tranquillement :
— Ça ne fait rien. Dessine-moi un humain.
Alors, comme il avait l’air de tenir à son dessin et me regardait avec ses petits yeux noirs et fixes, je dessinais le contour d’un ours, celui que je connaissais le mieux.
— Je ne veux pas que tu me dessines un ours, je voudrais un humain. S’il vous plaît, dessine-moi un humain ?
Cela me fit très plaisir qu’il reconnaisse mon ours. Pour le remercier, j’essayais de lui dessiner le contour d’un humain.
Il le regarda attentivement et me dit :
— Il me plaît bien, il n’a pas de fusil.
Sa remarque m’étonna. Je posai alors cette question :
— D’où viens-tu ?
Il ne me répondit pas, et me remercia pour mon dessin avec un grand sourire.
Je ne savais pas que les ours souriaient : les coins de sa bouche ne se relevaient pas comme chez les humains ; seuls ses yeux pétillaient de joie.
C’était vraiment beau à voir. Au zoo, jamais je n’avais vu d’ours sourire. Ni d’autres animaux d’ailleurs.
C’est ainsi que je fis la connaissance du petit ours qui parle humain.
Chapitre 3
Comme j’étais de toute façon perdue et que mon nouveau compagnon ne semblait pas avoir envie d’aller ailleurs, je cherchai de la nourriture et de l’eau pour pouvoir vivre ici aussi longtemps que possible.
Cet ourson m’intriguait et je voulais en savoir plus sur lui. C’était la première fois que je croisais un ours qui parlait, alors c’était l’occasion. Malheureusement, je ne comprenais pas toujours ce qu’il me disait. On aurait dit qu’il avait la tête ailleurs, dans son monde intérieur.
Ce qui nous faisait au moins un point en commun.
— D’où viens-tu ? je tentais de lui demander à nouveau.
— Moi ? Je viens de chez moi.
Puis il se mit à renifler et dénicha des champignons pour manger.
Après un bon repas, je changeai d’approche :
— Mon dessin, à quoi t’a-t-il servi ?
— Il est formidable ! Un humain qui n’a pas de fusil, je l’ai mis dans mon cœur afin de m’en faire un ami.
Je fus touchée par ses paroles, mais également triste.
— Moi, je veux bien être ton amie, je lui dis. Je n’ai pas de fusil non plus.
— D’accord.
Ses yeux pétillants firent bondir mon cœur comme un chevreuil.
Chapitre 4
Je ne savais toujours pas d’où il venait, j’avais juste un indice : chez lui, il y avait également des humains, mais ils avaient des fusils.
Peut-être venait-il d’une autre forêt, qui n’était pas celle de mon imagination ?
Un doute se mit à flotter dans ma tête. Et si ce petit ours venait de mon monde à moi ? Le vrai ? Celui que j’habitais lorsque je ne venais pas ici ? Je tentais une approche différente :
— Tu viens d’un monde imaginaire ou du réel ?
— Les mondes ne sont-ils pas tous imaginaires ?
J’hésitais à répondre. Puis me détournais de lui pour réfléchir tout à mon aise.
Celui que j’appelais le « monde réel » n’était pas imaginaire, puisque personne ne m’y comprenait, et les animaux étaient dans des zoos.
Mais peut-être que dans certains mondes imaginaires, les zoos existaient ?
— Ou peut-être, répondit-il comme s’il avait entendu mes pensées, que ce que tu appelles le monde réel peut être imaginé autrement ?
Ce serait beau.
Chapitre 5
Le lendemain, je trouvai du poisson. Malheureusement, l’ours qui parle refusa d’en manger et se détourna d’un air peiné.
— Je suis trop triste pour lui.
Je rougis.
Je n’y avais pas pensé. Je croyais que tous les ours aimaient le poisson.
Ce n’était pas le cas de mon nouvel ami. J’aurais dû lui demander.
— Pardon, je ne te connais pas encore très bien. La prochaine fois, on se contentera de légumes et de fruits, d’accord ?
— D’accord.
Chapitre 6
Le jour d’après, je fis très attention à notre repas. Je trouvai des carottes — bien que ce ne fut pas très logique en forêt, tant pis — et de belles mûres.
Le petit ours eut l’air satisfait.
Alors j’osais lui poser la question qui me piquait les lèvres.
— Chez toi, il y a beaucoup d’humains avec des fusils ?
— Oui, il y en a beaucoup dans ma forêt.
Cela ressemblait bien au monde réel.
— Parfois, certains n’en ont pas, je crois. Je ne suis pas sûr. J’ai tellement peur, que je ne leur demande pas.
J’aimerais pouvoir dire aux humains de là-bas qu’ils ont un ours chez eux qu’ils pourraient entendre s’ils faisaient taire leurs fusils.
Chapitre 7
— Tu sais, je vais devoir rentrer chez moi, me dit le petit ours.
Je ne sus pas quoi dire pendant une demi-journée. Mon cœur était tout serré. Puis pendant notre repas du midi, je demandai :
— Rentrer chez toi où ?
— Chez moi. Dans ma forêt qui n’est pas la tienne.
Je n’osais pas insister. Moi aussi je ferais bien de rentrer chez moi. Parce que lorsque je mange dans mon monde, ça ne compte pas. Je le sais. C’est juste un peu dur de retrouver son chemin lorsqu’on est perdu.
Peut-être que je devrais lui demander de l’aide ?
Chapitre 8
— Dis-moi, petit ours, si tu connais bien le chemin de chez toi, tu pourrais m’y conduire, que je rentre chez moi ?
— Chez toi ? Mais chez toi, ce n’est pas chez moi ?
— Tu es sûr ?
Je le sentis un peu perdu, et je n’insistai pas. Cependant, il ne partit pas tout de suite, et resta encore à mes côtés.
Chapitre 9
Au petit matin, il m’attendait, assis les fesses sur une pierre, les pattes avant posées sur ses pattes arrière. On aurait dit Maman lorsqu’elle s’asseyait dans le canapé avant de me parler d’un sujet sérieux.
— À part toi, je n’ai jamais croisé d’humain sans être effrayé. Peut-être que c’est juste qu’il n’y en a pas beaucoup, des humains qui ne font pas peur ?
— C’est vrai, je crois qu’il n’y a pas beaucoup d’adultes comme moi. Mais des enfants, si.
— Les enfants ?
— Tu ne connais pas les enfants ? Ils sont petits en taille, comme toi.
— Oui ! Je connais les enfants. Ce sont des humains aussi ? Ils sont vraiment différents.
Je m’étonnais qu’il n’ait pas remarqué que c’était des humains également.
— Ils n’ont jamais de fusils, ajouta-t-il.
C’est vrai.
Chapitre 10
Je passai une bonne partie de cette journée à réfléchir. Pourquoi les enfants changent autant en grandissant ? C’est triste.
Un enfant est si différent d’un adulte.
J’aimerais que tous les mondes soient composés d’enfants, qu’ils soient grands ou petits. Qu’il n’y ait plus d’armes nulle part.
Au sol avec mon pied, je dessinais un fusil, puis l’effaçais aussitôt, apeurée. Le dessiner n’allait-il pas le faire apparaître ? Je ne voulais pas de choses qui tuent dans ma forêt à moi. Jamais.
Le petit ours me regardait.
— C’est pour ça que tu ne veux pas rentrer chez toi ? me demanda-t-il.
— Mais… je suis chez moi ici ?
Il ne me répondit pas.
Chapitre 11
Mon ventre gargouilla. Depuis combien de temps « réel » étais-je perdue ici ? Trop longtemps, certainement. Malgré tout, je voulais rester avec mon ami. Et je n’avais pas envie qu’il parte.
C’était la première fois que j’avais quelqu’un à qui parler dans ma forêt intérieure. Il n’y avait pas d’humains ici. Comme les fusils, je n’en voulais pas chez moi.
Ce qui me fit penser à la remarque de petit ours.
Il m’avait parlé de mon chez-moi comme si ce n’était pas ici. Comme si c’était le monde réel mon vrai chez-moi.
Je le regardai : il jouait.
Chapitre 12
En vérité, je crois que je n’aime pas mon vrai chez-moi. Les humains sont aussi durs avec moi qu’avec les ours. Même s’ils ne me tirent pas dessus avec leurs fusils, ils me font mal avec leurs mots d’acier. Ce sont des fusils aussi, puisqu’ils peuvent tuer.
— Tu as raison, petit ours. Je n’ai pas envie de rentrer à cause des fusils.
— Je sais.
— Mais toi, tu veux rentrer malgré eux ?
Il sembla réfléchir longuement, comme s’il ne s’était jamais vraiment posé la question.
— Oui. Je veux rentrer. Chez moi c’est difficile, mais c’est chez moi. Et puis j’ai ton dessin d’humain sans fusil dans mon cœur maintenant. Et toi aussi, tu es dans mon cœur, puisque tu es mon amie.
— Nous avoir dans ton cœur, ça t’aidera ?
— Oui. Cela me rappellera qu’il existe des humains comme toi. C’est pour ça que tu devrais rentrer aussi.
Je ne compris pas pourquoi il disait ça.
Chapitre 13
Peut-être voulait-il dire que si je rentrais chez moi, cela fera au moins un humain dans le monde réel qui n’aime pas les fusils.
— Petit ours, tu es sûr que chez toi ce n’est pas le monde réel ?
— Je ne suis plus sûr. Je pense que tu as raison aussi.
Je souris, et il me sourit en retour avec ses yeux.
Puis il me tendit sa patte.
— C’est l’heure, je pense. Viens, je vais te guider.
Chapitre 14
Une fois chez moi, Maman me disputa. Elle s’était inquiétée.
C’est vrai qu’une fois perdue dans mon monde, je n’entends plus rien.
Elle me prépara du poisson au repas. Je lui dis merci, mais que ce serait la dernière fois.
— Je veux devenir comme le petit ours qui parle.
— Qu’est-ce que tu racontes encore ?
— Je veux être courageuse, et arrêter de me perdre. Parce que si je ne suis plus ici, ça fait une personne de moins pour se battre contre les fusils.
Maman secoua la tête. Elle ne comprenait pas.
Ce n’était pas très grave. Je savais désormais que quelque part dans ce monde, mon ami me comprenait, lui. Et sans doute que les enfants aussi.
Je décidai que je serais l’amie des enfants également, en plus du petit ours.
Et un jour peut-être, ma forêt à moi deviendrait également leur forêt à eux. Une vraie forêt dans le vrai monde. Sans fusils.
Avec un sourire, je dessinais un humain sans fusil. C’était désormais mon deuxième dessin préféré.
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