De l'autre côté

Il me hurle dessus. Je vois sa bouche tordue par la violence de ses mots, mais eux me passent au-dessus, trop impossibles pour que je les conscientise.
Le « ferme ta sale gueule de pute » ne me gifle pas, il m’anesthésie.
— Je ne le pensais pas capable de crier. Qu’est-ce que tu avais fait ?
— T’es sûre que t’exagères pas un peu ?
Je n’ai pas exagéré, je n’ai même pas osé tout répéter. Peut-être que je n’aurais pas dû essayer de lui parler alors qu’il avait visiblement passé une mauvaise journée ?


Le mug est plein. C’est mon café du matin. Je l’observe voler à travers la pièce — priant stupidement qu’il ne se renverse pas. Il s’écrase contre notre porte d’entrée. Ah. J’espère qu’elle n’est pas abîmée, nous ne sommes que locataires.
— Tu es en mal d’attention pour inventer des trucs pareils ?
— Hein ? Jamais il ferait ça, c’est pas son genre.
Je suis sidérée par les réponses. Elles me connaissent depuis le collège, et lui, elles ne l’ont connu que brièvement pendant nos années lycée. Pourquoi elles ne me croient pas ? Pourquoi elles le croient, lui, plutôt que moi ?

Mes yeux restent fixés sur son poing ensanglanté. J’ai peur de croiser son regard et de hurler. Je ne comprends pas ce qu’il s’est passé.
Il part en m’insultant, me reprochant sa douleur.
Je regarde le miroir brisé et peine à y distinguer mon visage. Le miroir n’a plus qu’un côté. J’ai disparu.
— Quoi ? Il s’est blessé ? Vous êtes à l’hôpital ?
— Ah ouais, quand même, il y a été un peu fort.
Je laisse les mots flotter… que dire de plus ? Je suis abattue sans que personne ne m’ait tiré dessus.
Je fixe mon portable désormais éteint.

Il m’attrape par le bras et me jette sur le lit. Puis il repart en claquant la porte.
— Et ? C’est tout ? Il ne s’est rien passé alors ?
— Tu lui as pas dit qu’il abusait ? Tu devrais.
Je tremble devant mon écran. Je pleure silencieusement en lisant les réponses, mes oreilles aux aguets dans la crainte de son retour.

Le coup dans l’estomac me plie en deux et j’ai un haut-le-cœur. Je ravale mon vomi pour ne pas salir le tapis. Si je le salis, il me frappera encore plus. Puis il m’attrape les cheveux, me gifle violemment et me jette à terre.
Mes oreilles bourdonnent.
— Il te frappe ? Vraiment ? Tu n’es pas juste en train de nous faire une mauvaise blague ?
— Non mais c’est plus possible en fait. Te laisse pas faire ! Au pire, barre-toi de là.
J’aimerais pouvoir me téléporter chez elles, de l’autre côté de l’écran.
Dans le reflet du téléphone, je ne peux que deviner le jaune, bleu, violet. Mon visage arc-en-ciel.

Je ne l’ai pas entendu revenir. Il m’arrache le portable des mains et le jette à terre. L’écran se fissure. Puis il me frappe à nouveau.
Toile d’araignée dans ma tête.

— Ça va ? On n’a plus de nouvelles depuis quelques jours.
— Ouais, nous fais pas peur comme ça.

— Envoie au moins un message pour dire si tu es toujours vivante.
— Pitié, dis-nous qu’il t’a pas vraiment… ?

— Toujours pas là ?
— ?

Photo de Klim Musalimovsur Unsplash
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