Chronophage
L’homme me regardait avec des yeux fixes de poisson mort, et sa tête pivotait sur mon passage sans que son corps ne bouge d’un poil. Ce ne fut qu’au retour, alors que les portes de l’ascenseur se refermaient déjà sur moi, qu’il claqua la boîte aux lettres qu’il avait ouverte et lança : « Ah ben y en a certains, faut croire qu’ils aiment bien vivre dans leurs poubelles ! ».
J’attendis que les portes se ferment totalement pour lever les yeux vers le plafond. Pas le temps pour ces conneries. Passer ma journée à glandouiller devant les boîtes aux lettres d’inconnus et zieuter tout ce qu’ils faisaient, très peu pour moi ! Qu’est-ce que ça pouvait lui faire si je ne descendais mes poubelles qu’une fois par semaine ? Au lieu d’y voir une propension à éviter le gaspillage et économiser mes allers-retours, il pensait que je faisais un élevage de cafards. Ridicule. Les cafards, ce serait plutôt le vieux du 5e. Toujours tiré à quatre épingles, mais qui puait le parfum bon marché à cinq mètres.
Je ne suis pas dérangeante. Je ne fais pas de bruit, pas de fêtes. Pour dire la vérité, je ne reçois jamais chez moi, c’est trop petit. J’ai juste une certaine tendance à optimiser tout ce que je fais. Pas par fainéantise, mais par souci d’efficacité. Le temps que je ne perds pas sur une tâche, je peux le consacrer à autre chose qui m’intéresse bien plus. Comme aller me promener dans le parc.
À cette pensée, je grimaçai. Le parc… c’était mon plaisir quotidien. Avant. Magnifique, avec des arbres tels qu’on n’en plante plus, vieux de plusieurs décennies ! Difficilement imaginable. Le seul endroit où je n’optimisais rien et perdais même la notion du temps.
Malheureusement, il avait été rasé et serait bientôt transformé en « parc informatique ». Étonnante appellation, qui m’avait toujours surprise sans pour autant que je pense à y redire.
Avec cette fermeture, j’avais perdu beaucoup. Apercevoir un écureuil entre les branchages, humer la bonne odeur du pétrichor les jours de pluie… Par la suite, lorsque je sortais pour ma promenade quotidienne, je n’avais que du béton sous les pieds et de l’air pollué dans les narines. Quant à mes aérosols d’oxygène portatifs, ils me laissaient une drôle d’odeur dans mes muqueuses nasales. Ça me rappelait de façon désagréable l’époque où mon ex tenait absolument à se promener « en ville, pas dans une jungle ! ».
Alors j’ai arrêté mes promenades. Et vu que je télétravaillais et me faisais livrer mes courses, ça voulait dire que ce pisse-froid de voisin, je ne le croisais plus qu’une fois par semaine. Ce qui, visiblement, déplaisait à Monsieur.
Tandis que l’ascenseur montait les étages en crissant péniblement, je repensais à cet ami qui m’avait parlé d’un jeu en immersion totale : Escapade Féérique. « On a l’impression de toucher de vrais arbres ! » « plus qu’un jeu, c’est une véritable seconde vie, une où tu choisis ce que tu veux être ! ». Mouais. Je préférais le concret au virtuel, le naturel à l’artificiel.
Mais quand le naturel n’est plus qu’air pollué et vision bétonnée, que faire ? En refermant la porte de mon appartement, je me demandai, presque malgré moi : avait-il exagéré sur le degré de réalisme des arbres ? Aurais-je réellement l’impression de les toucher ? Est-ce que je pourrais les sentir également ?
Je crevai à petit feu sans ma dose de promenade quotidienne entre les arbres, foulant les aiguilles de pins et la terre meuble. Je n’en pouvais plus du béton. À tel point que les quatre murs de mon appartement me semblaient désormais préférables – au moins je pouvais en changer le décor à volonté.
Je n’y croyais pas vraiment à ces arbres plus vrais que nature… mais qu’avais-je réellement à perdre ?
Je téléchargeai le jeu.
À peine le jeu lancé, je poussai un cri de joie. Cette folie ! Les programmateurs avaient passé un cap que je pensais inatteignable. Je ne me sentais pas simplement profondément immergée dans le jeu, j’étais carrément dans un autre monde !
Lorsque je me déconnectai, après quelques heures bien remplies à créer mon avatar et prendre mes premiers repères, j’avais un sourire aux lèvres qui ne me quittait plus.
Mon choix d’avatar s’était porté sur une acrobate un peu magicienne sur les bords. En gros, je connaissais les plantes sur le bout des doigts et j’étais assez agile pour grimper au sommet d’un arbre si je le voulais. Parfait pour la façon dont je souhaitais utiliser ce jeu : me promener, sentir la nature… me sentir vivante, tout simplement !
Je ricanais. Mon ex serait devenu fou s’il avait pu y jouer. Ce jeu virtuel lui aurait paru bien trop naturel ! Il ne me manquait vraiment pas, ce capitaliste anti-écolo.
Alors que je dégustais une bonne pizza à l’ananas – mon péché mignon – je planifiais déjà ma prochaine partie. Je devais accueillir mes premiers clients dans mon commerce de guérisseuse. Seraient-ils sympas ou y aurait-il de la difficulté à ce niveau ? Aucune idée, mais cela m’importait peu. Au pire, je fermerais mon commerce pour me contenter d’explorer les environs et vendre quelques simples de temps à autre pour survivre.
Après mon repas englouti tout en parcourant mes e-mails, je ne tardai pas à me reconnecter. Entre deux projets pros, il me restait deux jours tranquilles avant que le prochain ne soit livré à mon domicile. J’en profitais.
Escapade Féérique dépassait toutes mes espérances. Ma promenade dans le parc me paraissait soudain bien fade à côté de telles expériences. Je pouvais même goûter mes remèdes ! De plus, je m’adaptai très rapidement au village que j’avais choisi d’intégrer. Mes voisins étaient super sympas, je ne manquais de rien, et je leur prodiguais tout ce que je pouvais sans rechigner. J’adorais mon travail de guérisseuse.
J’avais encore peu de recul, mais pour le moment, il n’y avait pas photo : cette « seconde vie » était bien plus géniale que la première.
Je me déconnectai à regret pour aller réceptionner mon nouveau projet IRL. Ce travail aussi était intéressant… la plupart du temps. J’avoue que parler à des IA au quotidien, ça devenait rapidement épuisant. Trop « virtuel ». Cette idée me fit sourire. En vrai, je trouvais mon travail IRL moins concret que mon travail dans Escapade Féérique. Amusant non ?
Enfin bon, il fallait bien payer les factures. Alors je déballai Bubulle.
Je suis testeuse et surveillante d’agentes IA. En gros, je fais attention à ce qu’elles ne débloquent pas trop, ne prennent ni la grosse tête ni trop d’initiatives. On avait tous en mémoire l’IA Altéa, qui avait tué dix mille personnes en quelques jours, ayant décidé que leurs médicaments coûtaient trop cher et en leur substituant un placebo.
Pour Bubulle, IA régulatrice de sommeil, c’était la phase de test.
Sur le papier, elle était géniale : terminés les troubles du sommeil, elle s’adaptait à tous les problèmes ! Surveillant le corps et l’esprit aussi bien en journée que la nuit, elle permettait de s’endormir rapidement, de se réveiller au bon moment, supprimait les microréveils… j’avoue, j’étais intriguée. Pendant deux jours, je ne me connectai pas à Escapade Féérique, concentrée sur Bubulle. D’aspect extérieur très classique, c’était une gynoïde d’aspect lissé, trop belle pour être réaliste. Mais à l’intérieur, c’était une autre histoire !
Cette IA était ébouriffante : je m’endormais comme un bébé, elle m’apaisait dès qu’elle sentait un pic de stress chez moi avec des mots doux… même mon bruxisme avait disparu grâce à ses légers massages maxillo-faciaux nocturnes. C’était la première fois depuis bien longtemps que je dormais sans me réveiller au beau milieu de la nuit avec une douleur atroce à la mâchoire qui se propageait jusqu’à mon dos.
Mes premiers rapports sur Bubulle furent à la limite du dithyrambique. Je me retenais pour ne pas apparaître comme trop subjective.
Après deux jours cependant, je me lassai de la tester sous toutes les coutures et je me reconnectai à Escapade Féérique. Après tout, jouer faisait partie de la vie de beaucoup d’entre nous, et je devais tester Bubulle en conditions de vie réelle.
Pour mon travail de guérisseuse, je me mis rapidement à parcourir vallées et bois environnants. Bien sûr, j’aurais pu acheter mes simples au marché et faire mes remèdes sans bouger de chez moi… ah ah. Quel aurait été l’intérêt de faire ça ? Je m’éclatais à me balader dans cet autre monde.
Dans cette seconde vie, je n’étais pas si différente, finalement. J’aimais tout autant me promener que dans la première. Il n’y avait que le décor qui changeait. Mais ça changeait tout.
Écouter les oiseaux chanter au petit matin, humer le parfum brut et sucré d’un résineux, sentir un papillon effleurer ma main tendue. C’était féérique. Logique que les voisins soient moins chiants, à vivre tous les jours dans un tel paradis ! Logique que le boulot soit moins prise de tête, à faire quelque chose que j’adorais vraiment !
Pour se déconnecter du jeu, comme pour la plupart des jeux sortis ces deux dernières années, il suffisait de penser au monde réel intensément. Pas un souci pour moi. Excepté la fois où je me demandai si les pizzas existaient ici jusqu’à en sentir leur odeur, j’étais bien souvent trop dans le jeu pour y penser de la journée. Cependant, quand je m’endormais dans le jeu, c’était une autre histoire ! Je rêvais systématiquement à ma vie IRL et je me réveillais alors dans ma première vie, toute ankylosée d’être restée immobile si longtemps. Malheureusement, mes troubles du sommeil n’existaient pas que dans ma vie IRL.
Bubulle me serait utile dans Escapade Féérique, avec ses massages… Ah zut !! Je grognais en me levant, agacée de m’être laissée distraire aussi rapidement après ma connexion.
Je lançai un regard noir à Bubulle, qui se confondit en excuses avant de me demander ce qui m’agaçait ainsi.
— Rien de grave, j’avais juste prévu de jouer plus longtemps.
— Vous étiez en train de jouer ? Oh… je pensais que vous faisiez une petite sieste.
Une sieste ? Je fronçai les sourcils et notai ce détail dans un coin de mon esprit, en attendant de voir si cela méritait un rapport ou non.
À ce moment-là, une sonnerie stridente résonna dans mon appartement. J’allai regarder par la caméra de l’entrée : l’androïde de l’immeuble se tenait dans l’encadrement. Du bout des lèvres, je demandai par l’interphone :
— Oui ?
— Il nous a été signalé des bruits de pas à des heures incongrues. Pourriez-vous, s’il vous plaît, prendre garde à vos horaires ?
Je levai les yeux au ciel. Qui, de nos jours, avait encore des horaires calqués sur le soleil ? Ce n’est pas comme si on avait des fenêtres à nos appartements !
Je répondis néanmoins :
— Bien entendu, je ferai attention.
Satisfait, l’androïde me salua et repartit. Inutile de lui demander qui s’était plaint, je le savais déjà. Râlant, je repartis m’allonger et replonger dans mon jeu. Au moins, je ne ferais pas de bruit, pensais-je intérieurement à l’adresse de ma très chère voisine hypersensible auditive qui refusait de se faire opérer.
Après quelques heures passées dans ma boutique, je partis en expédition récupérer un peu de camomille. Cette fleur était parfaite pour aider à l’endormissement. Mais alors que je humais une petite fleur fraîchement cueillie, un frisson me parcourut et la voix de Bubulle… !? L’instant d’après, je me retrouvai chez moi, allongée dans mon lit, Bubulle me caressant le bras en murmurant : « ♫♪ C’est l’heure de se lever, vous avez déjà dormi plus de douze heures aujourd’hui ♪♫ !»
Hein ?
— Bubulle ? Je ne dormais pas, j’étais en train de jouer, tu sais ?
— Oh ? J’en prends bonne note, merci de votre retour.
Pas de doute, j’allais devoir le signaler dans mon prochain rapport. Confusion entre l’état de sommeil et l’immersion ludique, réveil forcé lorsque douze heures de sommeil avaient été cumulées sur la journée. Dommage, j’aimais bien Bubulle, j’espérais qu’ils trouveraient une solution et qu’elle serait tout de même commercialisée.
Afin de ne plus avoir le problème, je demandais à Bubulle de ne plus jamais me réveiller, sous aucun prétexte.
— Si je ne peux pas vous réveiller au meilleur moment, mon niveau de performance en sera affecté et vous risquez de me mettre une mauvaise note.
Je regardais Bubulle et lui lançais d’une voix sèche :
— Ne me réveille plus.
Ce n’était pas gagné qu’elle respecte, mais il fallait que j’essaie. Ça aussi, ça faisait partie du test, noter son équilibre entre les différentes instructions de son programme. Altéa, par exemple, avait simplement privilégié le côté « gain d’argent » de son programme au détriment de la santé de sa clientèle.
Sans perdre de temps, je rédigeais mon rapport tout en mangeant un bout avant de contempler mon lit, indécise. Hum… si je dormais maintenant, je risquais de ne pas pouvoir jouer très longtemps demain. Je mis mon réveil pour ne faire qu’une sieste d’une heure puis retournais directement dans Escapade Féérique. Moi qui, il y a encore quelques semaines, pensais à changer de travail pour trouver quelque chose qui m’obligerait à bouger de chez moi un peu plus.... Désormais, c’était hors de question. Quel autre travail me laisserait autant de liberté pour jouer ?
Cette fois-ci, j’étais partie en balade dès ma connexion, avec pour objectif un sommet voisin. C’était amusant de constater qu’à chaque fois que je me connectais, un nouveau jour commençait. Même si cela signifiait généralement que j’avais perdu ma progression de la veille. Pour qu’elle soit enregistrée, il fallait que je m’endorme dans le jeu.
Quel plaisir, cette randonnée ! Après une journée à suer et grimper des parois verticales avec une aisance grisante, j’atteignais le sommet alors que le jour commençait à tomber et contemplais le paysage devant moi. Magnifique ! L’air était si pur que mes poumons se remplissaient à fond sans le moindre effort. Pas besoin de masque ni d’aérosol d’urgence. C’était du bon air, non pollué, qui sentait bon les fleurs, les arbres… la vraie vie quoi !
Toute à ma contemplation, je sentis un chatouillis sur mon bras. Je me figeai, priant pour que ça ne soit pas ce que je pensais – encore – et ignorais la caresse, continuant d’admirer le paysage qui s’offrait à moi. Quelques minutes plus tard, la caresse se fit plus appuyée et je soupirai. Zut alors ! Refusant de m’attarder sur cette gêne, je fixais résolument mon esprit sur les champignons que je venais d’apercevoir, évitant de penser au monde réel et à cette satanée… aïe !
Satanée Bubulle ! Non, mais vraiment ? Une décharge électrique, carrément ?
Je m’éveillai au monde réel en criant « Bubulle ! » à pleins poumons. Aussitôt, des coups résonnèrent dans mon appartement, accompagnés de jurons. Quelle heure était-il ? Huit heures du soir… oh, ça va, hein ? Je cognais à mon tour sur la paroi bien trop mince séparant mon appartement de celui de la voisine. Celle-ci, elle était toujours à taper et jurer. Même mon robot aspirateur, elle lui gueulait dessus lorsqu’il avait l’audace de buter – très légèrement – contre son mur.
Je repris un peu plus doucement : « Bubulle, j’étais en train de jouer ! ». Mais évidemment, engueuler quelqu’un en chuchotant, ça n’a pas le même effet. Pas sur Bubulle, qui se fichait bien du volume sonore employé, mais sur moi : ma colère fondit et une grosse fatigue me tomba dessus.
Mon ventre grogna et je commandai une pizza. Mes yeux se fermaient tout seuls. Je les maintins ouverts et foudroyai Bubulle du regard.
— Bubulle, ce n’est pas parce que mes yeux sont fermés que je dors, combien de fois je vais devoir te le dire !
— Votre corps n’a montré aucune activité pendant deux fois 12 heures et une minute sur les dernières 26 h.
— Mais mon cœur battait encore, mon cerveau fonctionnait ! Si ces deux trucs-là vont bien, ne me réveille pas !
— Vous dormiez ? Savez-vous que dormir aussi longtemps est anormal ?
— Non, je ne dormais pas, je jouais. JE JOUAIS.
— Votre jeu ne semble pas très bon pour votre santé physique.
— Il est très bon pour ma santé mentale.
Avant que Bubulle ne proteste plus, la sonnette retentit et je récupérai ma pizza par l’interstice de livraison. Je me précipitai dessus et la dévorai. Hum… délicieuse ! Parfaitement acidulée comme je les aimais !
Dans Escapade Féérique, j’avais commencé à me renseigner pour fabriquer moi-même mes pizzas – qui n’existaient pas –, mais en apprenant qu’ils ignoraient jusqu’à l’existence de l’ananas, j’avais abandonné. Pas grave, ça me faisait au moins UNE raison d’apprécier le monde réel. Je bus également un litre de Slurp, ce qui me rafraîchit aussitôt. Il faisait chaud dans cet appartement, non ?
— Bubulle, tu as touché à la climavol ?
— Votre corps était devenu plus froid, alors j’ai augmenté la température ambiante pour votre confort de sommeil.
Je retins ma remarque. Rien à faire, elle ne distinguait pas le sommeil du jeu. Je baissai la température et augmentai l’apport en oxygène. Cela me mit un coup de fouet. M’installant à mon poste de travail, je vérifiai vite fait mes e-mails – pas de crise, parfait – et notais mes remarques concernant Bubulle. J’avais envie de lui mettre une mauvaise note, mais j’étais trop consciencieuse pour ça. Hormis ces réveils qu’elle m’imposait, elle était parfaite.
Tout de même, je trouvais un peu inquiétant ce coup de jus qu’elle m’avait infligé. Je n’avais vu nulle part dans la notice qu’elle possédait cette capacité. Je me renfrognai et me tournai vers elle à la fin de mon rapport. Bubulle baissa la tête.
— Bubulle, ce n’est pas contre toi, mais vraiment, je ne veux plus que tu me « réveilles ». Jamais.
Elle se lança dans des explications que je n’écoutais qu’à demi-voix. Apparemment, pour elle, je rêvais. Bon, elle n’avait pas forcément tort. Ce jeu était un rêve devenu réalité… n’empêche que je ne pouvais pas continuer comme ça.
Je la déconnectai.
Pas complètement, hein ? Il fallait bien que je fasse mon boulot. Je la déconnectais juste avant d’entrer dans le jeu et la reconnectais lorsque j’en sortais. Bien sûr, ça voulait dire que je sautais souvent quelques repas, mais bon, rien de grave. Avec mes promenades quotidiennes disparues, j’avais pris deux kilos sept. Oups.
Ce rythme me convenait. À part la fois où je passai deux jours dans le jeu sans dormir et repris mes esprits avec un mal de crâne pas possible et à moitié desséchée dans ma vie IRL, tout allait bien. Lorsque je me couchais dans le jeu, je rêvais du monde IRL, je me réveillais, réactivais Bubulle, me nourrissais tout en écrivant mon rapport sur Bubulle et dormais. Bubulle s’inquiétait alors de mon état comme une mère poule de son petit poussin. C’était mignon. Je le notais dans mon rapport.
Après quelques semaines, j’arrivai au bout du test de cette IA régulatrice de sommeil. À part le petit détail que j’avais relevé, elle était parfaite. Je l’avais prévenue que j’allais la remettre en boîte dans deux jours, et elle était triste de devoir me quitter. Triste et inquiète, ah ah.
De retour dans ma seconde vie, une drôle de surprise m’attendait : un des habitants du village vint me voir pour discuter pizza à l’ananas – sans être une obsession, c’est vrai que je l’avais pas mal évoquée à mon arrivée ici. Son cousin lui avait parlé d’un village du pays voisin qui cultivait un drôle de fruit avec une houppette piquante au sommet.
J’étais surexcitée : je pourrais faire mes propres pizzas ! Je fis mon sac et partis aussitôt, fermant boutique un peu plus tôt que prévu. Tant pis pour ma clientèle habituelle. Pouffant comme une gamine, je mis un panneau sur ma porte « Urgence : Pizza à l’ananas ! ».
À mon retour, je pourrais peut-être ouvrir une pizzéria au lieu de mon officine ? Ou enseigner la recette à l’aubergiste du coin ! J’en salivais d’avance.
Je parvins au village Ananas au bout de deux grosses journées à cheval sans m’arrêter. Mes fesses n’étaient qu’un gros bleu et je m’écroulai à l’auberge. L’aubergiste parlait notre langue avec un accent assez terrible. Je finis par poser plusieurs pièces sur le comptoir. L’argent, c’était bien un langage universel ! Cette nuit-là, je rêvais que les ananas, bizarrement enterrés, ne voulaient pas sortir du sol à ma rencontre et je piochais la terre à en avoir des cals aux doigts.
Au petit matin, je me précipitai dehors et regardai le champ que je n’avais qu’entraperçu la veille au soir. Les ananas n’étaient pas enterrés, mais bien en surface, ouf ! L’aubergiste, qui m’avait suivie à l’extérieur, fit signe à sa femme qui se trouvait à proximité, et celle-ci alla chercher un ananas pour m’en proposer un morceau. En coupant le fruit, elle ne s’arrêtait pas de parler. Mais elle, par contre, ne connaissait pas du tout notre langue. Je ne comprenais rien, mais sa voix si vive me faisait sourire rien qu’à l’entendre. Une autre fan d’ananas, à n’en pas douter !
Je lui proposai une pièce lorsqu’elle m’offrit la bonne chair sucrée et un tantinet piquante, mais elle refusa. Elle alla chercher cinq autres ananas et me fit signe que ma pièce servirait à acheter ces six ananas. Top ! Ce n’était pas aussi cher que je le craignais !
Mon ventre se mit à gargouiller, exigeant une bonne pizza. Je pouffai. Mais au fait, plutôt que de rapporter ces ananas dans mon village pour faire mes pizzas, pourquoi ne pas les faire ici, à la source ? Avec enthousiasme et mes ananas, je retournai à l’auberge et tentai de me faire comprendre de l’aubergiste à grand renfort de grands gestes vers sa cuisine. Après quelques tentatives, je compris de mieux en mieux ce qu’il disait, mais lui s’impatienta. Il lança « marché », puis m’entraîna dehors. Nous partîmes à dos d’âne, laissant sa femme tenir l’auberge.
Ouille mes fesses. Je masquai mon inconfort : le jeu en valait la chandelle ! Nous revînmes en fin d’après-midi à l’auberge avec de nombreux ingrédients payés à un tarif raisonnable. Ils étaient amusants ici, personne ne marchandait, ils se contentaient de payer le prix juste. Intéressant. Je n’avais pas prévu de déménager de mon village d’accueil, mais finalement, pourquoi pas ?
Mon derrière était en compote. La femme de l’aubergiste, me voyant arriver, titubant presque, me prit par le bras avant que j’aie le temps de protester et m’emmena prendre un bain. Sans surprise, une fois sortie du bain, je m’effondrai dans mon lit. Je rêvais de pizzas. Cette fois-ci, j’avais une couronne sur la tête en forme d’ananas et je brandissais des pizzas cuites à point à une auberge remplie de clients.
Je me réveillai, mon ventre gargouillant, prête à préparer la pizza du siècle… lorsqu’une décharge électrique me ramena.
— Mais qu’est-ce qu’elle fait ! lança une voix aiguë, comme paniquée.
Houla, c’était bruyant chez moi. Plein de monde.
— Mais arrêtez cette gynoïde enfin, elle ne comprend pas qu’elle est morte !
Quoi ? Qui est mort ? Mais au fait, pourquoi est-ce que je vois tout le monde d’en haut, moi ? Oh… oups. Je suis restée trop longtemps connectée dans ma seconde vie on dirait.
Dans ma chambre se trouvait la voisine hypersensible, en larmes et à moitié en crise, qui gémissait « oh là là oh là là, je savais bien que ce n’était pas normal de ne rien entendre pendant trois jours… ».
Le proprio, qui avait encore son trousseau de clés à la main, grommelait de mécontentement. Apparemment, il avait dû gérer un androïde de transport qui avait sonné chez moi pendant plusieurs heures sans s’arrêter.
Quant à Bubulle, elle me passait une main sur le visage, tentant vaillamment de me réanimer. Au bout d’un moment, elle partit en trombe et revint avec un verre d’eau à la main, me le versant sur la tête. Évidemment, ce fut sans effet.
— Arrêtez cette machine infernale !
— Fallait pas la rallumer non plus.
— Je voulais savoir ce qui s’était passé…
— Elle est morte de soif. C’est rapide, de mourir de soif.
— Oh là là oh là là…
Je me demandais comment la décharge électrique de Bubulle avait pu me ramener dans le monde réel. L’âme serait donc sensible aux chocs électriques ? Ça alors ! Il faudrait que je l’ajoute à mon rapport. Ah… non. Mais, attendez voir, comment j’allais faire pour retourner dans le jeu, moi, maintenant que mon âme avait été rappelée à la réalité ?
Ne me dites pas que… non… ce serait trop cruel.
…
Et ma pizza à l’ananas ? Je n’ai même pas pu y goûter !
Bubulle ! Je te mets un zéro pointé !
Sous moi, la gynoïde s’était assise, me tenant la main, ayant enfin compris que je ne me réveillerais plus jamais.
Ah… oui, en effet, on dirait vraiment que je dors en fait.